Un jardin rose traverse le mur, déborde sur le lin, s’accroche à un coussin. Des fleurs peut-être, des fruits sans doute, quelques collines, un bout de ciel. À moins que ce ne soit tout autre chose. Chez Geoffroy Pithon, le paysage commence précisément là où l’on cesse de vouloir le reconnaître.
Pour ses 25 ans, Casamance invite l’artiste peintre et designer graphique à imaginer une série de créations pour la maison. De leur rencontre naissent un panoramique, Jardin dansé, deux tissus, Vallées suspendues et Douceur ardente, et une collection de coussins. Un même paysage les traverse, décliné en deux gammes colorées, blush multicolore d’un côté, bleu persan et ambre de l’autre.
Mais parler de « motif » serait presque réducteur.
Car quelque chose résiste ici au passage de la peinture au décoratif. Quelque chose refuse de se ranger sagement dans la répétition rassurante d’une fleur, d’un feuillage ou d’une arabesque.
Chez Pithon, les formes restent ouvertes.
Diplômé des Arts Décoratifs de Paris, l’artiste travaille depuis plusieurs années à la frontière de la peinture, du dessin et du design graphique. Son vocabulaire est immédiatement reconnaissable : couleurs franches, formes flottantes, végétation incertaine, aplats, transparences, accidents. Une nature qui semble moins observée que remémorée.
Il cite volontiers Joseph Yoakum, dont les paysages naïfs transforment montagnes et rivières en territoires mentaux, Etel Adnan et ses compositions réduites à l’essentiel, ou encore les gammes chromatiques d’Henry Darger.
Trois manières, finalement, de se débarrasser du paysage réel.

Peindre ce que l’on ne sait pas encore voir
Pour Casamance, Geoffroy Pithon imagine ce qu’il appelle la « cartographie d’un paysage » rêvé avant d’être pensé.
La formule dit beaucoup.
Il ne s’agit plus de représenter la nature mais d’en retenir une sensation. Une couleur aperçue quelque part, la courbe d’une vallée, peut-être la chair d’un fruit, une lumière de fin de journée. Tout se mélange. Les échelles se brouillent. Ce qui ressemblait à une fleur devient montagne ; une tache rose prend des airs de rivière ; ailleurs, une forme indécise hésite entre feuille, nuage et pâtisserie.
Pithon parle d’ailleurs de « paysages pâtissiers » et de « desserts-jardins ».
L’expression pourrait sembler légère. Elle est assez juste. Ses compositions ont quelque chose de gourmand, une générosité presque tactile. On voudrait entrer dans ces masses colorées comme on plonge une cuillère dans une crème, traverser le rose, le jaune, le vert, sentir les couleurs avant de les comprendre.
Le regard s’y promène sans mode d’emploi.
Et c’est sans doute là que la collaboration avec Casamance devient intéressante.

Quand le mur cesse d’être un fond
Transformer une œuvre en papier peint comporte toujours un risque : celui de faire de l’art une surface.
L’image devient motif, le motif décoration, et la décoration finit gentiment par disparaître derrière les meubles.
Jardin dansé prend le chemin inverse.
Déployé sur six mètres, raccordable à l’infini, le panoramique ne possède ni véritable centre ni point de fuite. Aucun horizon ne vient remettre de l’ordre. Les formes s’installent librement dans l’espace, sans perspective et presque sans hiérarchie.
Le mur n’encadre plus le paysage : il le devient.
Casamance accentue encore cette ambiguïté en imprimant le dessin sur un intissé à la surface irrégulière, froissée. À la netteté parfaite d’une reproduction, la matière oppose son grain. L’image accroche la lumière, se trouble, retrouve quelque chose du geste.
Puis elle quitte le mur.
Sur Vallées suspendues, imprimé sur un voile de lin, le dessin devient translucide. La lumière passe à travers lui, efface certaines formes, en révèle d’autres. Le paysage bouge avec le tissu.
Avec Douceur ardente, sur un lin plus dense, il gagne au contraire en présence. Même vocabulaire, autre corps.
C’est peut-être dans ces déplacements successifs que la collaboration trouve sa justesse. Pithon n’a pas dessiné une fleur que Casamance aurait ensuite déclinée sur plusieurs supports. Il a imaginé un monde suffisamment libre pour supporter ses métamorphoses.

Laisser le paysage ouvert
Il y a quelque chose de très contemporain dans cette manière de faire entrer l’art dans l’intérieur.
Longtemps, les arts décoratifs ont emprunté à la peinture ses sujets : paysages, scènes mythologiques, fleurs, oiseaux, architectures. Ici, le mouvement s’inverse presque. La peinture ne fournit plus une image au décor ; c’est le décor qui devient un nouveau territoire pour la peinture.
Un rideau se soulève et le dessin change.
Une couture interrompt une vallée.
Un canapé cache une partie du jardin.
La lumière du soir en modifie les couleurs.
L’œuvre accepte la maison, ses contraintes, ses usages, ses accidents. Elle abandonne au passage un peu de cette autonomie que le musée accorde aux images. On peut vivre devant elle, mais aussi contre elle, autour d’elle, parfois même dessus.
Voilà peut-être pourquoi les créations de Geoffroy Pithon échappent au simple exercice de style.
Elles ne cherchent pas à installer « de l’art » dans nos intérieurs comme on accrocherait un tableau au-dessus d’un canapé. Elles introduisent quelque chose de plus diffus : une façon de regarder.
Dans ce jardin sans perspective, rien n’est tout à fait nommé. Le regard hésite, invente, revient. Une fleur devient fruit, une colline se transforme en nuage.
Et le mur, pour un instant, s’ouvre.
/ ☆ / Collection Geoffroy Pithon chez Casamance / ☆ / Studio Geoffroy Pithon.
